Pagayer pour l'autisme

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  • Ad augusta per angusta


    Benoît : Pendant mes premières années de latin au Séminaire de Joliette, un de mes professeurs appréciait peu mon excès d’énergie et me faisait souvent copier les pages roses du dictionnaire qui contiennent les fameuses maximes latines. Après de nombreuses lectures et retranscriptions, la maxime « Ad augusta per angusta » m’intrigua. Si je me rappelle bien elle voulait dire « Pour le bonheur, par les voies difficiles ». Elle avait sûrement une origine chrétienne où on louangeait le sacrifice et le don de soi pour atteindre le paradis. Mais outre cette explication religieuse, je pense que nous atteignons une certaine plénitude dans la douleur. Pas que j’ai des tendances au masochisme, bien que plusieurs le pensent, mais quand je fais 7 heures de pagaie, 43 km de rapides, à 9 degrés Celsius, habillé comme un astronaute, les douleurs au dos et mes mains endolories me remplissent de joie. Nous sommes ce soir à « Pyramid Hill », une série de montagnes de plus de 1 300 pieds, qui longent la rivière comme des guets. Un paysage unique qui vaut chaque sou et coup de pagaie investis dans cette aventure. Demain… Devinez ? Nous montons le Pic Pyramide…

    Pierre-Marc à l'oeuvre

    Pierre-Marc : Cinq hommes, douze jours. Une brochette d’âge allant de 21 à 53 ans. Au départ, je me demandais ce que ça donnerait au bout de 21 jours, mais après seulement 12 jours, je crois déjà en avoir un bon aperçu. Peut-être pourrai-je décrire cette dynamique spéciale qui s’est créée dans notre petite communauté. Nous sommes un groupe d’individus qu’on pourrait qualifier ordinairement de « normaux ». Chacun de son côté a une vie bien remplie et, dans certain cas, enfin sauf pour moi, une vie qui fonctionne à un rythme infernal. Mais tout change dans le bois. À plusieurs centaines de kilomètres de quelque village que ce soit, je serais tenté de citer mon bon ami Benoît : « Dans le bois, rien n’est péché ». Je vous prie de prendre cette citation dans le bon sens. Ces gens fort respectables, que j’ai eu la joie de côtoyer à plusieurs reprises avant cette expédition, reviennent à leur nature profonde : ils redeviennent ce que je pourrais appeler des adolescents. Je vais vous éviter les détails par souci de conserver à cette chronique sa respectabilité. Loin de moi l’idée de me plaindre, en fait je me trouve privilégié d’assister à ce relâchement qui semble leur faire tant de bien, et je dois avouer que je me fais beaucoup de plaisir.

    Farce à part, vivre dans une proximité constante avec ces quatre individus est une aventure en soi dans notre aventure. Si vous pouvez vous imaginer vivre 12 jours (et il en reste 10), avec quatre autres personnes, 24 heures sur 24, sans jamais vous éloigner de plus de 500 mètres du groupe, vous comprenez un tiers de notre aventure. Maintenant, ajoutez une extrême interdépendance les uns envers les autres, dans les rapides difficiles, dans les grands moments de fatigue, au moment de préparer les repas, en assignant à chacun des responsabilités en rotation. Souvent nous sommes fatigués après des journées épuisantes à combattre le vent, la pluie, le froid ou encore simplement les insectes. Il est alors primordial que chacun fasse sa part pour ne pas nous battre entre nous. Si vous pouvez imaginer un tel niveau d’interdépendance en plus d’une extrême proximité, alors vous saisissez les deux tiers de notre aventure. Le dernier tiers est à mon avis le plus difficile : il faut perdre notre intimité. La pudeur, que nous conservons dans notre vie sociale, la p’tite gêne disons, disparaît dès les premiers jours, qu’on le veuille ou non. Que ce soit pour nous changer le soir ou pour revêtir nos habits de canot, pour libérer des odeurs de toutes sortes, pour se laver ou simplement pour soulager nos besoins naturels, le groupe n’est jamais loin. Ajoutez donc ce dernier tiers aux autres et surtout n’oubliez pas les 21 jours, vous aurez alors une idée à peu près précise de notre aventure. Mais, malheureusement pour vous, pour comprendre exactement cette aventure, il faut y être.

  • Le mirage

    Benoît : Dans ce coin de pays la météo est imprévisible. Le matin vous vous réveillez sous un soleil radieux, à 20 degrés, et quelques heures plus tard une chute de température radicale vous glace les chairs. C’est exactement ce que nous avons expérimenté depuis notre arrivée. Les premiers jours étaient fabuleux, avec des pointes de chaleur comparable à ce que nous connaissons plus au sud. Mais depuis, la réalité nous a rattrapés. Les deux dernières nuits ont été particulièrement éprouvantes avec des températures frôlant le point de congélation. Nous sommes tous équipés de très bons sacs de couchage qui, selon les manufacturiers, peuvent affronter des températures autour de -8 à -10 °C. La plupart des membres de l’expédition sont des férus de camping d’hiver et plusieurs sont mêmes instructeurs. Malgré notre expérience, il est assez exotique de voir de la vapeur d’eau condensée sortir de notre bouche, en cette fin de juillet.

    Raymond et Étienne sortent de la poissonnerie avec 7 livres de truites mouchetées

    Le matin est assez agréable puisque avant notre lever, le soleil est déjà debout depuis plusieurs heures. La tente est chaude et le réveil est doux. Mais le soir dépose son humidité et sa froideur comme en automne. Depuis le début de la section de rapides, nous pagayons en combinaison isothermique complète (wet suit) comprenant pantalon, veste, gants, bas et bottes en néoprène. Et nous avons quand même froid. Une couche supplémentaire est indispensable. Même qu’Étienne a poussé le luxe de s’équiper d’un dry suit qui lui permet de soutenir des froids encore plus intenses que le reste de l’équipe. Et aujourd’hui, il en avait besoin. Il faisait un énorme 8 degrés. Pendant le lunch nous nous sommes rappelé que sur les terrasses de la rue Saint-Denis, en ce 25 juillet, les filles étaient probablement courtement vêtues et que nous, nous nous les gelions au Nunavik. Nous sommes au 11e jour de l’expédition, soit à la mi-parcours de nos 22 jours de rivière.

    Afin d’atteindre la pourvoirie de Wedge Hills nous avions décidé de pagayer 38 km. Nous savions que le dernier rapide de 2 km était coté R3, de niveau expert. Et sur la George l’expert n’a qu’à bien se tenir. Levés tôt et partis tôt, nous avons pour la 3e journée consécutive le vent du nord en plein pare-brise. Arrêtés en bas du dernier rapide pour pêcher notre souper, Étienne et Raymond ont sorti en 10 minutes, 4 truites mouchetées totalisant près de 7 livres (cette pêche est dédiée à notre ami Alain). J’ai eu à peine le temps d’attacher ma cuillère que la pêche était terminée. Au pied du rapide, un superbe lac, sur le bord duquel nous avons trouvé la pourvoirie de Wedge Hills : un immense lodge comptant une douzaine de bâtiments avec électricité et eau chaude. Nous y avons été accueillis comme des enfants prodigues par Diane, Claude et Christian. Comme cadeau d’arrivée, ils nous ont offerts une douche chaude. La première en 2 semaines pour moi. Je tape ce texte sur une vraie table avec une vraie chaise. J’entends les truites qui m’appellent dans la cuisine. Sans doute un autre mirage.